Philippe Lemoine, Président de la FING (Fondation pour l’Internet Nouvelle génération).

Au-delà du défi qu’elle lance à chaque entreprise, la transformation numérique représente également un enjeu majeur au niveau macro-économique : dans son rapport « Big Data et objets connectés », l’Institut Montaigne estimait début avril que « les objets connectés associés au Big data représentent un potentiel de création de valeur estimé entre 74 milliards d’euros en 2020 (soit 3,6 % du PIB) et 138 milliards d’euros en 2025 (7 % du PIB) », et il formulait en conséquence 13 propositions visant à « faire de la France un champion de la révolution numérique ».

En novembre dernier, c’est au travers de 180 propositions que Philippe Lemoine avait décliné sa « nouvelle grammaire du succès », dans le rapport sur la « Transformation numérique de l’économie » qu’il a remis à Emmanuel Macron, Marylise Lebranchu, Thierry Mandon et Axelle Lemaire.

Au-delà d’un enjeu évalué à « 60 milliards de profit pour les entreprises françaises, soit environ la moitié des résultats du CAC 40 », ce rapport propose une passionnante analyse des effets d’automatisation, dématérialisation, multiplication des canaux de distribution, désintermédiation, baisse des coûts de production et de transaction, et finalement réorganisation de la chaîne de valeur associés à la transformation numérique.

 

« L’accélération de la transformation numérique est un enjeu de
60 Mds€ de profit pour les entreprises françaises »

 

Pourriez-vous qualifier la transformation numérique en trois adjectifs ?
TRANSVERSALE, IRRESPECTUEUSE, PROFONDE.
Transversale, car elle concerne toutes les activités et qu’elle ne respecte aucun principe de verticalité entre les plans. Irrespectueuse, car elle est impétueuse et qu’elle chamboule notamment l’autorité qui s’attachait à l’expertise.  Profonde, car il ne s’agit pas d’une transformation de surface et qu’elle réveille des forces  puissantes qui étaient profondément enfouies.

Vous avez remis au gouvernement fin 2014 un rapport sur la transformation numérique de l’économie française. Quels sont à votre sens nos principaux points de forces et de faiblesse ?
Les forces de la France face à la transformation numérique sont les Françaises et les Français. Les faiblesses tiennent aux deux piliers traditionnels du modèle de croissance à la française : l’Administration et les grandes entreprises.

Votre rapport énonce 180 propositions. Quelles sont celles qui vous semblent devoir être mises en œuvre prioritairement ?
Les 180 propositions du rapport se décomposent en 9 projets immédiats, 53 mesures transverses et 118 recommandations pour un agenda numérique triennal. Au-delà de ce découpage, une trentaine de propositions sont plus urgentes car elles concernent les nouveaux moteurs de la transformation numérique,  les rapports des entreprises et de leur écosystème,  le développement des startups, la transformation des acteurs publics et la gouvernance de la transformation. S’il ne fallait retenir qu’une mesure, ce serait d’ailleurs dans ce dernier domaine: que l’État profite de ce qu »il établit une feuille de route interministérielle du numérique pour instituer, comme en Allemagne, un rendez-vous annuel de concertation avec les entreprises et la société civile sur les grandes priorités numérique du pays!

La France a une tradition de forte réglementation. Cela ne crée-t-il pas un terrain particulièrement favorable à la disruption (cf l’optique, les VTC, la distribution d’offres audiovisuelles…) ?
Tocqueville avait dit que la France est un pays révolutionnaire. C’est vrai sur tous les plans: politique, social, artistique, économique. Nous ne sommes pas un pays évolutionniste mais un pays disruptif, voire éruptif. Peut-être est-ce lié au contraste entre un corps extrêmement divers et une tête – voire un Surmoi – très centralisatrice et homogénéisante ? Toujours est-il qu’après des phases d’immobilisme, nous connaissons des phases d’émergence et d’irruption. C’est vrai notamment en matière de démographie d’entreprises. Nos grandes entreprises sont nées par grappes et la dernière de ces grappes est celle des innovations de service des années 60. Une seule parmi nos 100 plus grandes entreprises est née depuis moins de 30 ans, contre 63 aux États-Unis! Aussi faut-il accorder une importance extrême à la poussée entrepreneuriale actuelle des start-ups. C’est elle qui peut nourrir la grappe qui tirera la croissance française des prochaines années.

A l’inverse, la transformation est porteuse d’opportunités tout au long de la chaîne de valeur, de la conception des produits et services à l’optimisation de la relation clients. A quels niveaux situez-vous les quick wins ? et à plus long terme pouvez-vous chiffrer l’apport d’une « transformation bien conduite » en termes de croissance et/ou de pouvoir d’achat ?
J’ai intitulé mon rapport « La nouvelle grammaire du succès ». Sa thèse est que la transformation numérique est la chance que la France doit savoir saisir. Nous pouvons avoir en effet l’ambition que l’économie française soit à terme une des économies du monde qui a su le mieux se saisir des opportunités du numérique. À court terme, j’ai établi avec l’équipe qui m’accompagnait, un chiffrage des « Quicks Wins »: l’accélération de la transformation numérique de la France est un enjeu de 60 milliards de profit pour les entreprises françaises, soit environ la moitié des résultats du CAC 40. L’enjeu ne justifie-t-il pas d’en faire une vraie priorité dans le dialogue entre l’Etat et l’économie?

Ancien président du Groupe Galeries Lafayette et de Laser, Philippe Lemoine poursuit une démarche d’études et de réflexions prospectives sur les transformations économiques et sociales liées aux technologies d’information en présidant notamment le Forum d’Action Modernités et la FING et en siégeant à plusieurs conseils d’administration. Son rapport sur la transformation numérique de l’économie a été remis à Emmanuel Macron, Marylise Lebranchu, Thierry Mandon et Axelle Lemaire le 7 novembre 2014.